"VITRIVAL EN PHOTOS"
VITRIVAL vu par Jules VANDENDRIES
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Les 2 premiers chapitres de son livre : "Dictes-moy ou, n'en quel pays..."
Chapitre I
Mon village et et quelques uns parmi ceux qui me furent chers.
"Echo parlant quant bruyt on maine
dessus rivière ou sus estant"
F. Villon.
En 1914, mes parents habitaient Liège. Quand les Allemands envahirent le pays et que les forts qui entouraient la ville furent attaqués, ils cherchèrent à gagner Vitrival, le village de maman, où Jeanne, ma soeur aînée, était déjà née et où maman voulait avoir son deuxième bébé.00:44 11-04-19
La direction de Namur étant coupée, papa, maman et Jeanne prirent un train pour Bruxelles et descendirent à Louvain, la ville de papa, où habitaient encore ses quatre frères. C'est là que je suis né, dans la maison de l'oncle Jean, le plus jeune d'entre eux, qui avait été mobilisé et était parti à la guerre.
Bien que tout le monde fût fort gentil pour elle, maman se sentait malheureuse à Louvain, on y parlait une langue qu'elle ne comprenait pas et que, malgré tous ses efforts, elle n'arrivait pas à assimiler. Aussi, après ma naissance, dès qu'il y eut des moyens de communication, toute la famille, grande de quatre personnes, partit pour Vitrival où l'attendait la maison de mes grands-parents.
C'est là que mes yeux s'ouvrirent sur le monde.
J'ai quitté Vitrival à cinq ans, quand mes parents sont retournés à Liège, mais j'y suis revenu trois mois chaque année, pendant mes vacances, jusqu'à mes 16 ans, quand mes grands-parents sont morts.
Le Vitrival de ma petite enfance, c'est une grande maison où le soir on s'assied autour du poêle à la lumière du quinquet, c'est une famille et des amis, c'est le bruit du fer frappé sur l'enclume de la forge toute proche, c'est le parfum du blé qu'on bat dans la grange.
Aujourd'hui les ans ont passé, des souvenirs s'en sont allés, mais beaucoup, parmi les plus beaux, restent encore en moi, mêlés à la lumière du quinquet, au bruit de la forge et au parfum du blé.
Depuis mes premières semaines jusqu'à deux ans et demi, j'ai souffert de bronchite. A chaque crise, j'avais de fortes fièvres et il n'y avait alors guère de médicaments pour les petits enfants.
De très loin, je revois: nous étions dans la grande chambre du rez-de-chaussée, où papa et maman dormaient alors. Papa disait: "Il a encore de la fièvre, il faut le faire transpirer." Il allumait le feu de la chambre et celui de la cuisine où il faisait chauffer une grande casserole d'eau, pour me donner un bain très chaud.
Le bain était agréable et il durait longtemps, mais dès qu'on m'en sortait, on me roulait sans m'essuyer dans une grosse couverture de laine, d'où seule ma tête émergeait et on me faisait transpirer.
J'y restais deux heures et c'étaient deux heures bien pénibles. J'étais mal, j'avais trop chaud partout, je ne pouvais pas m'endormir et je savais qu'on me garderait ainsi longtemps, très longtemps.
La seule chose qui apaisait un peu mon mal, c'était que papa chante pour moi. Je demandais "Papa, petit mousse". Alors papa venait près de moi et chantait un air des "Cloches de Corneville", dont les paroles, telles que je les entendais alors, se sont à jamais gravées dans ma mémoire:
Va petit mousse
le vent te pousse
sur ton navire
le gau chavire
 
sur ton navire
les flots ô ô des eaux.
Et inlassablement papa recommençait et inlassablement sa chanson était un baume pour moi, qui souffrais.
Après deux heures, la fièvre était tombée, on me mettait dans mon petit lit et je m'endormais.
Le premier grand chagrin dont je me souvienne, c'est quand j'avais deux ans et que pour la première fois on me coupa les cheveux.
J'avais alors de magnifiques cheveux châtain clair, qui me tombaient en boucles jusqu'aux épaules.
Maman n'était pas particulièrement belle et son plus grand bonheur avait été d'avoir de beaux enfants. Elle nous adorait, elle m'adorait, elle adorait mes boucles et elle s'était jusque là opposée à ce qu'on les coupe.
Mais parrain, toujours si calme, toujours si conciliant, s'était montré ferme.
"Marie, tu as un garçon, tu n'as pas le droit d'en faire une fille, va chez le Gè Manoï et fais couper les cheveux de Jules"
Un après-midi qu'il faisait très beau, Maman et moi nous sommes allés chez le Gè Manoï. Maman refoulait ses larmes, moi j'étais content. J'aimais aller chez le Gè Manoï, j'y allais avec parrain tous les dimanches matin, les vieux amis de parrain étaient là pour se faire raser, le berger Fauconnier, le Sien Nanette, Alexandre Légat et encore d'autres. Après avoir rasé parrain, le Gè Manoï me demandait toujours:
"Et pour Jules, ce sera pour les cheveux ou ce sera pour la barbe?"
Je m'installai sans la moindre appréhension, à genoux sur le fauteuil, mais quand le premier coup de ciseaux eut fait tomber mes premières boucles, j'éclatai en sanglots, j'écartai le Gè et je criai à maman:
"Qu'on me les recolle!"
Maman a dû souffrir; elle m'expliqua que quand la coupe était commencée, il fallait bien la poursuivre et que je ne voulais certainement pas devenir une fille, que je voulais devenir un homme, comme parrain. Ce dernier argument me fit complètement changer d'avis et quand je rentrai à la maison, qu'on fit un accueil enthousiaste au grand garçon, je fus définitivement fier d'être un homme.
Quinze ans plus tard, maman me montra les belles boucles qu'elle avait conservées dans un coffret, avec un papier jauni où elle avait dit toute sa tristesse.
La première phrase était:
"Elles sont tombées les boucles de mon petit Jules"
A ce moment j'eus une poussée de haine pour les boucles, pour le papier et pour maman.
Aujourd'hui, je serais si heureux si je retrouvais le texte:
"Elles sont tombées, les boucles de mon petit Jules"
Papa n'a pas été pris par les Allemands et nous n'avons pas connu les souffrances de la guerre.
Mon grand-père était marchand de grains, cafetier, receveur communal et en plus cultivateur. Nous avions des terres, des poules, des vaches et des cochons. Nous n'avons donc jamais manqué de rien; mes grands-parents, qui étaient fort généreux, ont beaucoup donné.
Mais j'ai pourtant gardé de la guerre une impression indéfinissable, une impression de danger, de crainte, que je sentais surtout en passant devant la Kommandatur, sur la route de Fosses, ou quand on parlait des accapareurs ou quand on voyait passer le gros Nenel, qui, je crois, était un homme de main des Allemands. Quelques souvenirs me restent, plus précis que d'autres.
J'étais haut comme trois pommes, je me revois dans la cour de la maison, près du cabinet, écouter, avec un peu d'angoisse, le grondement sourd du canon de Verdun et dire , comme les grands:
"ça bouch co" (ça tonne encore).
Je me suis longtemps demandé si ce souvenir était réel et pourquoi le bruit du canon était lié pour moi à un endroit bien précis. Ma vieille tante Julie me l'a expliqué peu de temps avant sa mort: La cour de la maison était fermée de tous côtés par notre habitation, la grange, les remises et par le grand escalier qui montait au jardin. Elle formait caisse de résonance et c'est à l'endroit où je me revoyais, au dessus de la fosse d'aisance, que le bruit était le plus fort.
Comme il y avait peu d'endroits au village où le canon s'entendait, des voisins venaient parfois écouter chez nous et tristement ils disaient aussi:"ça bouch co".
Les Allemands qui séjournaient à Vitrival avaient installé leur cuisine roulante dans le "tchery" (hangar) de notre magasin à grains.
J'adorais l'odeur de leur soupe et comme les cuisiniers étaient gentils avec moi, il m'arrivait de prendre une assiette et de venir leur en demander. Ils m'en donnaient en riant. Cette démarche n'était pas fort prisée par mes parents, qui toutefois ne dramatisaient pas l'affaire et disaient: "C'est un enfant."
Un officier médecin, un major, avait réquisitionné une chambre chez nous. Il était maigre et long comme un jour sans pain; il était plus grand que parrain (selon la coutume, nous avons toujours appelé nos grands-parents parrain et marraine); il devait se pencher pour passer la porte qui donnait accès à l'étage.
Il avait très peu de rapports avec nous, bonjour, bonsoir et parfois quelques mots avec papa, qui parlait assez bien l'allemand. Avec moi, il était plus qu'aimable, il m'avait offert deux jeunes lapins (kaninchen) et il donnait toujours des conseils pour ma santé.
Un soir, nous étions tous assis autour du grand poêle à buse plate du café. Le major passa comme à l'accoutumée et nous salua fort civilement. Je ne sais ce qui se passa dans ma tête d'enfant, je criai de toutes mes forces "Sale Boche".
Un affreux silence s'ensuivit. Je sentis que je venais de dire une chose terrible et j'eus peur.
Le major se retourna un instant, nous regarda, puis baissant la tête, il passa la porte de l'escalier, sans rien dire.
Vers la fin de la guerre, quand j'approchais de mes quatre ans, des troupes allemandes qui revenaient du front passaient, avec des colonnes de petites charrettes, tirées par des prisonniers français.
Marraine s'installait alors au bord de la route, avec des tranches de pain plein son tablier. Elle donnait le pain aux prisonniers, mais parfois les soldats allemands s'y opposaient.
On parlait d'armistice. Je ne savais pas bien ce que l'armistice représentait, mais je savais qu'on l'espérait. Deux fois Catherine Sophie, qui avait l'âge de marraine et qui habitait en face de chez nous, ameuta les voisins en disant que c'était l'armistice, qu'elle l'avait appris par des gens de Charleroi. Deux fois, je courus le dire à papa, qui n'en voulut rien' croire. Les Allemands en seront informés avant Catherine Sophie, disait-il et c'était vrai.
Je n'ai gardé aucun souvenir du jour de l'armistice, mais je me rappelle le jour où Donat, le cousin germain de maman, est revenu à Vitrival. Je le connaissais bien, parce que toute la famille l'aimait; il était notre plus proche au front et tous les jours on parlait de lui.
Donat était le premier soldat du village qui rentrait, aussi la grande salle du café était-elle pleine de monde; ceux qui le retrouvaient pleuraient et l'embrassaient.
J'eus droit à une place de choix, je m'assis sur les genoux de Donat. Puis je lui chantai une chanson que l'institutrice gardienne, Melle Jacques, nous avait apprise:
C'était un soir, sur le front de l'Yser,
Un jeune soldat qui montait de faction,
Vinrent à passer trois vaillants militaires,
Parmi lesquels était le Roi Albert.
Qui vive là? cria la sentinelle,
Qui vive là? Vous ne passerez pas.
Si vous passez, craignez ma baïonnette,
Retirez-vous, vous ne passerez pas, tralala!
Le Roi Albert dit à ses camarades
Eprouvons-le, c'est un mauvais sujet
Eprouvons-le par ce beau temps d'orage
...trou de mémoire,...puis réplique du soldat:
L'argent n'est rien pour un vrai soldat belge
Retirez-vous, vous ne passerez pas, tralala!
Le lendemain, au grand conseil de guerre,
Le Roi Albert lui demanda son nom.
Tiens, lui dit-il, mon vaillant militaire,
La croix d'honneur et la décoration.
Dans mon pays, je cultivais la terre,
Dans mon pays, j'élevais les moutons
Et maintenant que je suis militaire
La croix d'honneur et la décoration!
Ah que dira ma bonne et tendre mère
En me voyant tout couvert de lauriers
La croix d'honneur brille à ma boutonnière
Pour avoir dit: "Vous ne passerez pas, tralala!
Je demandai à Donat:
-Cousin Donat, tu as la croix d'honneur?
-Non,dit Donat, j'ai la croix des volontaires de guerre et la
croix des observateurs. (Il était observateur d'artillerie)
-Et tu n'as pas la croix d'honneur?
-Non, la croix d'honneur, ça n'existe pas
-Oh! Dans ton régiment peut-être, mais ailleurs cela existe
Est-ce qu'on met en doute ce qui est appris à l'école?
La moisson, le plus beau et le plus lointain de mes souvenirs.
La moisson se faisait alors plus tard qu'aujourd'hui, en wallon c'était: "Fé l'aous" . Je la vois toujours par des journées très chaudes.
Les hommes partaient dès les premiers feux de l'aurore, pour profiter des heures où la chaleur n'est pas encore trop forte et parce
que la faux coupe plus aisément les épis quand ils sont encore couverts de rosée.
Vers huit heures, j'allais les rejoindre avec les femmes, dans le grands chariot, tiré par notre cheval Bayard et conduit par mon plus
grand ami, François Blampain, qui travaillait à la maison et que je ne quittais jamais.
Tous les matins, je saluais François de la même façon, comme seuls les hommes pouvaient le faire:
-Qu'è dis, Françwès?
-Qu'è dis, Jules?
-(Qu'en dis-tu, François?
-(Qu'en dis-tu, Jules?)
Expressions qui, de nos jours je crois, ne s'emploient plus et qui sont remplacées par:
-How are you?
-How are you?
Dès que nous étions sur la route, Jeanne, Lucie, Maurice et
moi, nous ouvrions la bouche, les cailloux du chemin que martelaient les immenses roues cerclées de fer, nous faisaient
chanter a.a.a.a.a.a.
Nous amenions le café et les tartines aux hommes. Le café
était dans de grandes cruches brunes, au ventre énorme terminé par un col étroit, fermées par des étamines. Les tartines de pain blanc
remplissaient des paniers plats, en osier.
Les femmes avaient des jupes noires qui leur tombaient
jusqu'aux pieds, des blouses légères et des foulards de couleur sur la
tête.
Le déjeuner terminé, les hommes fauchaient inlassablement,
les femmes pliées en deux, inlassablement ramassaient les épis et en faisaient des gerbes, qui ensuite étaient rassemblées en dizeaus.
Nous jouions, nous cueillions les coquelicots, les bleuets et les grandes marguerites et nous en faisions des bouquets. Parfois, nous nous couchions à l'ombre des dizeaux et nous écoutions le
chant des alouettes.
Quand le chariot rentrait, avec les femmes les plus jeunes,
nous grimpions au dessus des bottes, en nous aidant de la corde qui les enserrait. C'était le plus merveilleux des lits, qui sentait bon la
paille chaude.
Nous faisions également les foins. Parrain nous avait fabriqué
des petits râteaux aux dents de bois; comme les grands, abrités du soleil par nos immenses chapeaux de paille grise, nous retournions l'herbe et quand elle était bien sèche, nous en faisions des meules qui finalement rentraient au "Cina" (l'étage d'une grange).
C'était alors la senteur du foin et la douceur de son toucher.
Dans la prairie du ry du Tréko, qui descendait en pente vive sur le ruisseau, toute la journée, jusqu'à ne plus voir et à en avoir mal à la tête, nous nous laissions rouler du haut jusqu'en bas. rai raconté longtemps qu'un jour j'avais roulé dans le ruisseau, j'ai fini par le croire.
La mi-septembre arrivait. En ligne, les hommes arrachaient les pommes de terre, en ligne, les femmes les ramassaient, pour les conduire ensuite en brouette jusqu'au chariot.
Le soir on allumait un feu avec les fanes sèches et dans la cendre, nous cuisions les pommes de terre pour le souper. Nous les mangions chaudes, avec du café et des tartines, dans leur grosse
pelure brûlée. Nous les coupions en deux et nous les bourrions de beurre salé, qui fondait.
Marraine, née dans une maison de la grand-route, parlait toujours avec une petite nuance de mépris des gens d'"Après là- Haut" dont était parrain, qui au lieu de se couper des tartines, mangeaient encore leur pain "a cougnets" (par quignons)
Moi, par contre, je faisais un peu de complexe devant mes camarades d'Après là-Haut ou dès Les Dsiettes, les endroits proches des bois, Camille Bernard et Fernand Louis.
Jamais je n'ai réussi à préparer des baguettes de glu et à prendre des corbeaux ou des pies. C'était une spécialité de Fernand. Dès qu'il les avait désengluées, il leur rognait une aile, ensuite il les dressait, avec un art que personne n'avait, ni les chasseurs, ni
François Blampain, ni les frères Fauconnier, ni André Berger, ni personne.
Chaque fois que j'allais chez l'oncle Genard, je trouvais Fernand, sur le petit pont ou même assis au bord du ry, avec ses
oiseaux, à qui il donnait des chabots. J'en aurais oublié que j'allais chez l'oncle Genard.
Camille Bernard était le spécialiste des nids. Il avait toujours des oeufs de toutes les couleurs, des blancs, des rouges, des roses, des blancs à pois rouges, des petits comme des gros, des oeufs de pierrots, de merles, de mésanges, de pinsons, de cailles ou de faisans. Maurice et moi, nous ne trouvions que des oeufs d'hirondelles et de pierrots et nous ne les prenions pas. Ca n'aurait
eu aucun sens, les hirondelles sont utiles, et les pierrots, on les mangeait l'hiver.
Camille Bernard repérait aussi les nids des bourdons qui ne Piquent pas, qui sont au fond d'un trou dans le sol, et il allait chercher leur miel, bien meilleur que celui des mouches à miel, il était un peu acide. Je trouvais également des nids de bourdons, il y en avait partout, mais il y a les bons et les mauvais bourdons, jamais je n'ai osé entrer ma main dans un trou, j'avais bien trop peur d'être
chez les mauvais.
N'empêche, si je n'en savais pas autant que les gamins qui habitaient du côté du bois, j'étais certainement doué, parce que pour un gamin qui n'a vécu que quelques années à Vitrival, je savais bien
des choses.
Pour cueillir les fruits, j'étais meilleur que les hommes, je grimpais sur les branches minces où ils n'auraient pas pu aller. Je me faisais d'ailleurs ramasser par tout le monde, les femmes et même les hommes quand on me voyait. Je connaissais tous les champignons de prairie. Nous partions avec un grand "Tchèna al fourrée" (panier à herbes) vide, nous revenions avec un tchèna al fourrée plein. Et rien que des beaux, des tout petits pas encore ouverts et dans les ouverts, des aux lamelles toutes roses.
Pour cueillir les champignons, faut pas être malin, il suffit de les connaître, mais j'avais un don particulier pour les trouver. Je ne sais pas d'où me venait ce don, était-ce la couleur de l'herbe à champignons que je distinguais, était-ce l'odeur des champignons, ou était-ce autre chose, je ne sais pas, mais je me dirigeais infailliblement vers l'endroit où les "Aubissons" comme on dit en wallon ou les "chaises pour nains", comme on dit en flamand, se
cachaient.
Que faire quand on vous rapporte cinq kilogs de champignons? Pas les manger tous quand même. Non, nous nous asseyions autour de la grande table, dans la cour couverte où il ne faisait jamais ni trop chaud, ni trop froid, nous prenions chacun une aiguille à repriser les bas et du fil et nous faisions des chapelets de champignons, des mètres et des mètres et des mètres, on les attachait en guirlandes au grenier et on les laissait sécher. Comme ça, on en mangeait toute l'année.
Quand il neigeait, pendant les vacances de Noël, j'attrapais des moineaux avec des "ceps", en français je crois qu'il faudrait les appeler des "souricières à moineaux", le mot "piège" étant absolument trop général et trop peu descriptif. C'est simple, mais faut savoir: une demi-douzaine de ceps sur la neige, vous les entourez de stron de cheval (en anglais:shit) et vous êtes certain d'avoir de délicieux moineaux pour votre souper.
Quand je tendais mes ceps, Jeanne hurlait et récitait une phrase d'un poème qu'elle avait appris à l'école:
"La honte est au railleur qui blâme"
et moi je lui criais
"Tante Irma, tu fais encore du théâtre"
Je repérais les poules qui "cloussaient" ( le français est une langue pauvre ou je la connais mal. Une poule qui clousse est une poule qui couve quand elle ne devrait pas couver) et je les mettais sous une manne, je pistais les poules vagabondes qui allaient pondre au « cina » (le français est une langue pauvre ou je ne la connais pas, le cina est l' étage d'une grange.) Une fois, je suis revenu avec douze oeufs, je ne sais pas s'ils étaient frais, mais marraine m'a félicité.
Je savais endormir les poules. Evidemment, pour endormir les poules, il était préférable de ne pas être vu, c'est pourquoi nous procédions toujours à cette délicate opération dans le petit poulailler caché à côté du tcheri (le français...etc) au dessus de l'escalier du jardin ou bien chez des voisins absents. Le processus est simple: vous coincez une poule dans un petit coin, vous lui mettez la tête sous l'aile, vous ouvrez les jambes et vous la balancez rapidement d'avant en arrière et d'arrière en avant une bonne vingtaine de fois.
Une poule bien endormie tient parfois cinq minutes sans bouger, puis elle éclate littéralement, elle crie, elle part en courant et en battant des ailes aussi vite qu'elle le peut.
Je savais tuer un coq sans le faire souffrir. la tête sur le billot et un coup de hache pour lui couper le cou. Papa, par contre était un véritable bourreau, il entrait un couteau dans le bec du coq, farfouillait pendant cinq minutes pour lui couper quelque chose dans la gorge, le coq gueulait, battait des ailes, pour finir s'avouait vaincu. Papa le déposait à terre et dix minutes plus tard le coq s'enfuyait. Je le rattrapais et je le rendais à papa et papa recommençait. Heureusement, papa n'a jamais dû recommencer plus de trois fois.
Je savais tuer un lapin, en lui faisant évidemment "le coup du
lapin" avec une petite barre de fer, puis je le déshabillais avec un Couteau très affilé. Jamais un lapin que j'avais déshabillé ne s'est enfui, comme les coqs de papa. Je savais turbiner, battre le beurre, conduire les vaches au champ. Je connaissais toutes nos terres, je distinguais le froment, l'épeautre, le seigle et le méteil. J'appréciais en connaisseur les farines, la farine blanche, la farine blutée , la farine blutée trois zéros.
Il n'y a qu'une chose que j'aurais aimé savoir faire, mais que je n'ai jamais apprise à cause de la mauvaise volonté de Julia, notre petite servante. J'aurais aimé savoir traire. Jamais Julia n'a voulu que je l'accompagne à l'étable le soir.
Elle disait que j'embêterais les vaches et que Fernand, son amoureux, était bien suffisant pour tenir la queue de la vache pendant qu'elle la trayait.
Maurice Légat était beaucoup plus honnête quel moi, c'était normal, quand nous contrevenions aux lois de la cité, son père, qui était forgeron, le battait, le mien, qui était fonctionnaire, me faisait la morale.
Quand donc j'avais l'intention de tuer, de violer, de voler, de braconner, de marauder, j'allais chercher Camille Bernard.
Le premier jour du mois d'août, Lucien était revenu de la cense Drelin (si vous n'avez pas la chance d'être de Vitrival et si vous n'avez qu'un Petit Robert, tant pis, vous ne saurez jamais ce que cense et censier veulent dire) avec douze oeufs qu'il avait piqués dans la remise à foin où des poules de la ferme allaient régulièrement pondre. Lucien, qui n'était pas bête et qui allait chaque semaine avec son parrain à Châtelet, comptait les y vendre. L'affaire me tentait fort et pourtant je ne savais pas ce que je pourrais faire des oeufs. Elle tentait aussi Camille Bernard, qui avait encore moins de raisons que moi de marauder des oeufs, chez lui on en vendait.
Au crépuscule, nous partîmes pourtant pour le cence Delin. C'était le plus grosse de Vitrival, elle était loin, de l'autre côté du Bois des Chanoines. Le jeu était amusant et les risques étaient faibles. Jean Delin, le censier, était plus fort qu'un taureau, mais il ne devait pas courir vite. Les quatre valets étaient vieux, les femmes, on s'en foutait et le vieux père Delin, c'était un flamand et d'ailleurs, il était toujours saoul.
Mais le vieux père Delin avait vu que ses poules délaissaient leurs nids et qu'elles allaient toutes pondre dans le foin et qu'on lui volait ses oeufs et il était plus avare qu'un âne. Il avait ôté les plombs d'une de ses cartouches et les avait remplacés par du gros sel.
Il était à l'affût. Mon cul n'eut rien, mais celui de Camille prit toute la charge. Je n'ai jamais entendu un pourceau qu'on amèdait, rwinquer aussi fort (amèder veut dire châtrer, rwinquer ne doit pas se traduire, le français doit l'emprunter au wallon de Vitrival, c'est le cri du cochon qu'on châtre) et je n'ai jamais vu courir aussi vite que Camille. Il ne s'arrêta qu'au ry du Tréko où il n'y avait presque pas d'eau, mais il trouva quand même petite goffe pour mettre son cul.
Il ne rwinquait plus, mais il jurait comme un païen. C'est depuis ce jour là qu'il n'a plus été à la messe.
Dans la famille de maman, tout le monde était libéral.
Il n'y avait eu jusqu'alors à Vitrival que des libéraux et des catholiques. Les catholiques allaient à la messe, les libéraux y allaient ou n'y allaient pas.
J'ai assisté tout gamin à la naissance du socialisme à Vitrival, le socialisme, le parti de la canaille, des gens qui manifestent, qui font la grève, qui sont contre l'ordre établi.
Donat, qui revenait de la guerre, était socialiste et marraine, désespérée, disait:
"Notre Donat qui est socialiste, dans une famille où il n'y a jamais eu que des braves gens!"
Quand je grimpais encore sur les genoux de parrain, il me chantait des chansons en wallon comme "Môrtin Turlintin , qui rnoudait les bous è lèiait là les vatches" (Martin Turlintin, qui trayait les boeufs et laissait là les vaches) ou alors des chansons en français, qui semblaient toutes de l'époque de Napoléon:
En revenant de la guerre,
Je retournais au pays...
et surtout l'aimable histoire de la réquisition, que j'adorais:
J'vais vous conter l'aimable histoire
De la réquisition,
Que chacun n'est plus libre dans sa maison.
On prend de beaux jeunes hommes de dix-huit ans,
Le fusil sur l'épaule,
Le sac au dos, le grand shako.
Sur la grand'place d'Anvers
Quand nous sommes arrivés
On nous a fait former
Des bataillons carrés;
On nous a fait prendre place
Sur un vaisseau
Le fusil sur l'épaule,
Le sac au dos, le grand shako.
Après cinq ans finis, le capitaine nous dit:
Après cinq ans finis, le capitaine nous dit:
"Enfants, prenez courage, encore trois ans,
Nous irons en Espagne, tambour battant,
Tambour battant."
Pour tous les vieux que j'ai connus, Napoléon restait auréolé d'un grand prestige. Si maintenant je le condamne comme un guerrier tueur d'hommes, je n'y puis rien, dans mon coeur, il conserve une place de choix.
Mais mes souvenirs de Vitrival remontent bien plus loin que la guerre 14-18, parce que j'y ai vécu une période où il n'y avait ni radio, ni T.V., ni football et où les vieux racontaient encore aux jeunes les histoires qu'eux-mêmes avaient apprises lorsqu'ils étaient enfants. Dans ce monde encore fermé, on voyageait vers le passé.
Mon souvenir le plus lointain vient de l'époque de Napoléon, quand vivaient les grands-parents de mes grands-parents.
Il y avait alors à Vitrival deux frères, Jean-Joseph et François Parent, dont l'un, Jean-Joseph, était fiancé à Jeanne-Joseph Légat.
Avec la conscription, Jean-Joseph dut partir sous les drapeaux. En quittant le village, le coeur gros et des larmes plein les Yeux' il dit
son frère:
"Frér, vos auro bin sogn di Djèdjèn, vo l'coduro al dikaus."(Frère, tu auras bien soin de Jeanne, tu la conduiras à la ducasse)
Il faut croire que François s'acquitta bien de la tâche qui lui fut confiée, car il épousa Djèdjèn et lui fit quatre enfants, dont nous sommes les descendants, de même que beaucoup d'autres du village.
Pour l'honneur de Djèdjèn et de François et pour la noblesse de leurs sentiments, disons qu'ils attendirent 1822, dix ans après la débâcle de Russie, quand ils furent bien certains que Jean-Joseph ne reviendrait plus, pour unir leurs destinées.
On a su, je ne sais comment, qu'au retour de la Bérésina, Jean- Joseph s'était arrêté en Silésie et qu'il s'y était marié.
Les souvenirs du passé devaient également être vivaces dans les villages de Silésie, car dans les premiers mois de l'invasion, un soldat allemand du nom de Parent vint à Vitrival et chercha à rencontrer des membres de la famille Parent. C'était un descendant du soldat de la Grande Armée.
Malheureusement, mes grands-parents étaient encore en France où ils s'étaient réfugiés au début de la guerre et mes parents encore à Louvain. Le cousin silésien ne vit donc personne et il partit. Depuis, nous n'avons plus eu de nouvelles de cette branche de la famille.
A côté de l'épopée des frères Parent, les autres histoires qu'on racontait "a l' chîch" (à la soirée) peuvent sembler bien anodines, mais on aimait les entendre et les réentendre et elles meublaient les soirées.
J'ai écouté dix fois la triste aventure d'une de mes arrière- arrière-grand-tantes, la soeur de Djedjen et l'épouse de Jean Dor, qui après avoir battu son beurre, en faisait toujours trois mottes: la plus grosse pour les besoins du ménage, une petite pour un moine mendiant, le Père Antoine, et une très petite pour un autre ecclésiastique, pour qui elle avait beaucoup moins de sympathie et dont la postérité n'a pas gardé le nom.
Un jour d'hiver, c'était le jour où le Père Antoine venait mendier, elle dut s'absenter après avoir préparé ses mottes de beurre. Elle laissa un message à sa fille :
"Quand le Père Antoine viendra, tu leui donneras la grosse motte de beurre."
Le Père Antoine vint et l'enfant exécuta ponctuellement ce que sa mère lui avait dit, elle donna la grosse motte, privant sa famille de beurre pendant quize jours.
La pauvre femme en fut sans doute si marrie, qu'elle mourut dans les semaines qui suivirent. Le Père Antoine lui fit une homélie qui lui ouvrit certainement les portes du paradis :
"Bonne femme Jean Dor, je connais ton bon coeur, c'était la mère des pauvres."
Presque toutes les histoires qu'on racontait à l'chîch avaient un point commun, il était question de curés. Quand elles venaient des hommes, non seulement on y parlait des curés, mais on y parlait de leur servante, les hommes voulant de cette manière montrer l'attachement qu'ils éprouvaient pour tout ce qui touchait à l'autorité ecclésiastique. Moins catholique qu'eux, je raconterai uniquement des histoires dites par des femmes :
M. le curé était bien triste, ses paroissiens ne semblaient pas éprouver des sentiments très respectueux à l'égard de la troisième personne de la Sainte Trinité, ils émettaient même des doutes sur sa manière de faire des enfants.
M. le curé fit venir son madjustère (ce mot a tellement plus de dignité que bedeau) et lui dit :
"Madjustère, nos paroissiens ne croient pas au Saint Esprit, je vais faire un miracle pour les convaincre de son existence. Tu vas prendre ton plus beau pigeon blanc, tu le donneras à ton fils qui ira se cacher au jubé et qui tiendra le pigeon bien serré pour qu'il ne s'envole pas.
Je ferai un sermon sur le Saint Esprit et je crierai :
Saint Esprit, descend sur nous.
Saint Esprit, descend sur nous.
Saint Esprit, descend sur nous.
A la troisième fois, ton fils lâchera le pigeon et ainsi nos paroissiens verront et croiront. Entre un pigeon et une colombe, dans la pénombre, personne ne remarquera la différence."
Ainsi fut fait le dimanche suivant, mais après le troisième "Saint Esprit, descend sur nous.", aucune colombe ne s'envola dans l'église, tandis qu'on entendit les pleurs d'un enfant qui venaient du jubé :
"Il est crevé, Monsieur le Curé, je l'ai serré trop fort".
Deux curés invitent un paysan à dîner avec eux. La servante apporte un magnifique poulet :
- Ailibus, dit le premier curé en prenant une aile.
Patibus, dit le deuxième curé en prenant la patte
Rasibus, dit le paysan en prenant tout le reste.
Parfois, rarement, c'étaient des histoires sans curé, elles avaient toujours la philosophie narquoise et vivante du Vitrival d'alors.
Catherine et Louise se rencontrent un matin; Catherine a l'air soucieuse :
- Alors Catherine, y a-t-il un mort chez toi, on dirait que tu n'as plus dormi depuis trois jours. Tu as l'air toute triste.
- Non Louise, mais hier soir j'ai conduit ma plus belle truie, la Gustine, au verra. Aujourd'hui, quand je lui apporte à manger, elle était crevée.
- Ce que nous sommes peu de choses, quand même!
Vitrival prit sa part aux grandes guerres, mais eut aussi ses luttes politiques et ses guerres de religion.
Aux environs de 1860, Vitrival avait deux écoles primaires, l'école communale et une école catholique.
Dans ma famille, composée entièrement de bons libéraux, on fréquentait évdemment l'école communale.
Les enfants des deux écoles allaient ensemble au cathéchisme pendant deux ans, avant la premère communion, le curé leur faisait passer un examen et les classait selon leurs mérites. De mémoire de Quatula toutefois, jamais un élève de l'école communale n'avait été classé premier.
(Quatula : habitant de Virival. A l'époque de l'octroi, le gabelou qui avait la charge de l'octroi de Vitrival posait à tous la même question : "Quoi tu l'as dans ton panier, mon brave?")
Cette année-là, le frère de ma grand-mère, mon grand-oncle Jules, - j'ai hérité de son prénom parce qu'il mourut peu de temps avant ma naissance -, allait faie sa première communion. Jules était le meilleur de l'école communale, son excellente mémoire lui permettait de réciter les cinquantes leçons du catéchisme sans omettre un seul mot. Du côté de l'école catholique, c'était une bien mauvaise cuvée, c'étaient tous des ânes.
Vint l'examen et la proclamaton des résultats :
Premier : élève de l'école catholique
Deuxième : Jules Masson.
L'oncle Jules en fut ulcéré, mais il ne dit mot.
Il était de coutume que les enfants des familles aisées (nous en étions) donnent une forte somme à l'ofrrande lors de la première communion.
Ce matin donc, le père de Jules, mon arrière-grand-père Donat Masson, remit à son fils deux pièces, une pièce en or et une pièce d'un demi-centime et il lui dit :
"Voilà deux pièces, tu en donneras une au curé, l'autre est pour toi, choisis."
Jules donna le demi-centime au curé et garda la pièce d'or.
Le père avait fomenté la révolution, le fils l'avait accomplie.
Mais ils furent bien punis par le Seigneur, car le fils de l'oncle Jules, mon cousin Donat, fut socialiste.
La lutte entre les écoles devint la guerre scolaire aux environs de 1880.
Le thème était simple : l'Etat, sous un gouvernement libéral, voulait des écoles laïques et l'Eglise n'admettait pas de perdre ni l'âme de l'enfant, ni les positions de force qu'elle tenait dans l'enseignement.
Aux grands maux les grands remèdes, l'Eglise excommunia tous les instituteurs communaux et avec eux leurs proches, s'ils ne les désavouaient pas.
La soeur de ma grand-mère, ma grand-tante Julie, que j'ai connue vieille et malade et qui est morte en 1920, avait épousé Gustave Lambert, instituteur communal à Vitrival. L'oncle Lambert n'avait pas de famille, mais sa femme avait une famille très nombreuse et très unie.
On n'y alla pas de main-morte.
Furent excommuniés :
Mon grand-oncle Lambert,
sa femme, ma grand-tante Julie
puis les frères et soeurs de sa femme : Catherine, ma grand-mère
ma grand-tante Célestine
mon grand-oncle Jules, le père de Donat
mon grand-oncle Emile, le pharmacien de Fosses
puis les maris et fammes des frères et soeurs de la femme de l'oncle Lambert :
Florent, mon grand-père
ma grand-tante Marie, la mère de Donat
puis le frère du mari de la soeur de la femme de l'oncle Lambert, le vieil oncle Feuillen (le frère de mon grand-père, pour s'y retrouver)
puis encore des cousins...
Sans en être bien sûr, je suppose qu'on excommunia aussi les parents qui mettaient leurs enfants à l'école communale.
Bref, la moitié du village fut excommuniée.
Mais les joyeuses époques où l'on brûlait les hérétiques et les sorcières et où les empereurs allaient à Canossa étaient bien révolues. La mesure eut peu d'effets. Beaucoup d'excommuniés, parmi les hommes jeunes surtout, s'en amusèrent. Le samedi après vêpres, ils prirent plaisir à se présenter au confessionnal. Dès que le curé les reconnaissait, il leur claquait la porte au nez et eux, triomphants, rejoignaient les amis qui les attendaient au café près de l'église en criant :
"J'ai eu la planche, j'ai eu la planche!"
Puis les choses s'apaisèrent. L'Eglise, se rendant compte qu'elle avait eu une attitude moyenâgeuse, leva toutes les excommunications. Le curé fut remplacé. Petit à petit, les femmes retournèrent à la messe. Les hommes de ma famille n'y retournèrent jamais. Mond grand-père toutefois, quelques jours avant sa mort, fit venir le curé, l'abbé Gilles, avec qui il était d'ailleurs ami.
J'ai toujours cru que mon grand-père, qui était très bon, mais profondément libre-penseur, était rentré dans le giron de l'Eglise pour fair plaisir à ma grand-mère, croyante très sincère.
Le soir, sous le vieux quinquet de cuivre, Jeanne s'asseyait sur les genoux de marraine, je m'asseyais sur les genoux de parrain.
Parrain nous racontait des histoires en wallon, toujours les mêmes :
Les trois petites poulettes qui allaient à la ducasse et qui rencontrent le loup :
- Je vais te manger, dit le loup.
- Nenni, compère le loup, mange celle-là, elle est plus grasse que moi.
- Je vais te manger, dit le loup.
- Nenni, compère le loup, mange celle-là, elle est plus grasse que moi.
- Je vais te manger, dit le loup.
- Nenni, compère le loup, nous allons à la ducasse, quand nous reviendrons, nous serons plus grasses.
Et le loup les a attendues, mais les trois petites poulettes sont revenues par un autre chemin.
Ensuite l'histoire de compère le renard et de compère le loup qui travaillaient aux champs
"I's awein, i's awein!" (Ils houaient, ils houaient!)... et puis encore deux ou trois autres.
Le wallon n'est certaienement pas plus beau que le français; n'ayant jamais été discipliné, peut-être est-il plus coloré.
Mais quand j'écris en français les histoires de parrain, elles me paraissent ternes, ternes. Il doit y avoir une part de la magie de l'enfance, de la magie des souvenirs, comme les boudins et les cougnous de marraine étaient les meilleurs et comme jamais fromage français ne fut aussi savoureux que le "crô stoffé" de nos vaches.
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A l'chîch, tous les deux ou trois mois, quand le berger Fauconnier était là, parrain disait à son vieil ami :
"Tu te souviens, Berger, quand nous avont été à Bruxelles avec les libéraux du canton, en 1884?"
et il nous racontait l'histoire :
"En 1884, la majorité libérale de Frère-Orban avait été renversée par les catholiques, dont le chef était le ministre Beernaert, qui fut un jour Nobel de la paix.
Beernaert avait voulu briser la gauche sans Dieu. Sont parlement avit abrogé les lois scolaires laïques de 1879, qui précédaient d'un an celles de Jules Ferry.
Mais la gauche (les libéraux) avait du coeur. Elle se révolta.
Parrain et le berger Fauconnier, tous deux excommuniés depuis plusieurs années et tous deux fiers de l'être, avec des milliers d'autres libéraux, vinrent à Bruxelles le jour où le noble Ministre devait célébrer sa victoire.
Sur son cheval blanc, dans son blanc uniforme, le noble Ministre sortit de sa noble demeure de la Place du Luxembourg, suivi de ses nobles troupes aux couleurs papales, blanc et jaune.
Le noble cortège s'engagea dans la rue du Luxembourg, pour aller à l'église des Saints Michel et Gudule, où le Cardinal, archevêque de Malines, devait les remercier d'avoir préféré l'Eglise à l'Etat et leur donner sa bénédiction.
Et ils suivirent effectivement l'itinéraire prévu et ils reçurent la bénédiction du presque Très-Haut, mais Son Eminence fut surprise, car ses nobles troupes aux couleurs papales, hoomes tout autant que chevaux, étaient devenues aussi bleues que l'âme de Frère-Orban : les libéraux avaient loué toutes les fenêtres de la rue du Luxembourg et ils avaient bombardé les nobles troupes jaunes et clanches et les nobles chevaux bl&ancs avec des sucettes de "Bleu Destée", qu'on utilisait alors pour les lessives."
Nord contre Sud
Gauche contre Droite
c'est ainsi qu'en Belgique nous aimons régler nos querelles.
Parrain ne nous a jamais adressé la parole en français. Il savait que pour nous Vitrival ne serait qu'un passge, mais il voulait que ses petits-enfants connaissent la langue de leurs aïeux.
Parrain avait de l'instruction pour un vieux paysan de son époque, il lisait tous les jours son journal, un antique quotidien libéral, "L'Etoile Belge" et sur son bureau traînaient "Les Fables de La Fontaine", qu'il aimait et dont il citait souvent des phrases :
"Un cloître est l'époux qu'il me faut."
"Deux pigeons s'aiement d'amour tendre"
"Ne soyons pas si difficiles, les plus accommodants ce sont les plus habiles"
"Amour, amour, quand yu nous tiens,
On peut bien dire adieu prudence".
Quand j'étais petit, tout le monde parlait le wallon à Vitrival, à part le curé en chaire de vérité et l'instituteur, M. Jasselette, à l'école. Je ne parlais français qu'avec mes parents.
J'ai eu deux langues maternelles et je les employais avec la même facilité, seulement mon vocabulaire technique était beaucoup plus riche en wallon :
èn bous di vatch
li vatch qui torelle
èn amèdeu d'pourcias
li comèr qui frumjait com in boket d'lôr dissu l'pèl
deux tchins qui sont aquèwès
li blanc maïté
Tout cela, si clair en wallon, était bien compliqué à traduire en français;
- Maman, du matouflet, ça se dit comment en français?
- Je ne sais pas. Tante Célestine dit "matifet", mais je n'ai jamais rencontré le nom dans aucun livre de cuisine. regarde au dictionnaire.
Matifet n'était pas au dictionnaire, je ne puis donc vous traduire; j'en fais souvent, avec un oeuf, de la farine, du lait et un peu de sel. C'est déliciex. Si vous voulez savoir ce que c'est, vous n'avez qu'à venir habiter Vitrival, vous aurez du matoufet.
-Papa, pesteller li tèroul, ça se dit comment en fraçais?
- C'est pratiquement impossible à traduire, tu dois donc expliquer et même en cherchant à être concis, traduire "pesteller li tèroul" est assez long : après avoir disposé en une couronne d'un diamètre extérieur d'environ cinq mètres et d'une largeur d'à peu près un mètre, un mélange de poussier de charbon et d'argile largement arrosé d'eau, monter sur son cheval, le faire tourner dans la couronne pendant environ une heure, jusqu'au moment où l'on obtient un mélange homogène, dont on fera des boulets pour le chauffage.
- Papa, c'est samedi, je vais à confesse. Mèt èn comér à djou, c'est quoi en français?
- Mais enfin Jules, tu ne connaîtras donc jamais le français, mèt en comér à djou, ça veut dire mettre une femme à poil.
- Papa, in pidjon manseau, c'est quoi en français?
- C'est un ramier.
On ne peut évidemment tout savoir, ce que papa ne savit pas, c'est qu'in pidjon menseau, se dit également une palombe en français et que si les ramiers n'ont d'importance que dans les livres de sciences, les palombes feront peut-être tomber le gouvernement de la République et peut-être deront-elles capoter l'Europe.
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