
La Limodje est un phénomène très particulier,
limité à un petit coin de la vallée de la Sambre, entre Presles
et Fosses. Le type le plus primitif semble être celle de
Haut-Vent :Kairis en parle déjà en 1858 mais elle est déjà alors
d’une grande antiquité, sans doute déjà sous l’Ancien Régime, on
ne peut lui donner une date d’origine. La Limodje est constituée
d’une fourche de bois dont les pointes figurent les cornes d’une
bête indéterminée, recouverte d’un drap sous lequel se
cache le porteur; le museau est fait d’un balai (ou ramon) de
brindilles de noisetier fixé à la fourche.
A Nèvremont,
une carcasse d’osier recouverte d’un drap peint représente une
vache, tout comme à Vitrival, Aisemont, Le Roux et Presles. Le
modèle le plus pur, le moins altéré, semble donc être la Limodje
de Haut-Vent: elle sort le lundi de la fête, qui a lieu le 3e
dimanche de juillet et est attestée depuis le début du XIXe
siècle.
C’est donc un homme recouvert d’un drap de lit,
portant une fourche de bois dont les pointes sortent du drap, avec
un ramon en sorte de museau; il danse, gesticule, gambade, bousculant
les spectateurs.La limodje est tenue en laisse par un « dompteur»
qui, d’une trique faite de paille tressée, lui donne de
rudes coups sur le dos. Ils sont accompa-gnés d’autres
personnages, les mêmes partout: un «saint Bultot» porteur d’une
hotte dans laquelle on place les dons en nature, lard et œufs
qui serviront au repas du soir; il porte aussi un sabot qui sert
à recueillir les dons en espèces pour payer les boissons, et
dans l’autre main un bâton où est fixé un grand valet de pique.
Il y a aussi le vétérinaire, en blouse blanche, avec une trousse
contenant des outils : pinces, tenailles, marteaux, et aussi une
grande seringue contenant du pèkèt qu’il administre à «la bête»
lorsqu’elle est tombée d’épuisement, après avoir essayé
tous ses outils.
Il y a aussi un petit orchestre pour animer
le jeu.

1950
Le soir, sur la place et devant la foule, la Limodje fait
se dernière danse, puis tombe et meurt. Mais elle accouche d’une
petite Limodje qui est offerte à une personne qui a généreusement
reçu le groupe dans l’après-midi. Et elle ressuscite.
Après tout cela, au local, les acteurs font la danse du ramon :
le porteur tient le ramon dans toutes les positions possibles; sur
la tête, sur le côté, à droite puis à gauche, tandis que le
gardien tenant le manche tente de le faire entrer dans le trou
du ramon et qu’un autre tape sur le bout à coups d’une poêle à
charbon... C’est encore une autre danse burlesque et fort
amusante pour le public.

Aisemont 1950
Quelle est l’origine de la Limodje?
Elle
n’apparaît que dans ce petit coin de la vallée sambrienne:
Presles, Le Roux, Aisemont, Nèvremont, Vitrival et Haut-Vent. Il
y en a sans doute eu une à Fosses. On a inutilement voulu la
faire venir de la ville de Limoge ou du mot imaudje (image) mais
ce n’est pas acceptable car imaudje se prononce avec un AU long
tandis que Limodje a un 0 bref. A Presles, d’ailleurs, elle
s’appelle Lum’rodje qui fait penser à lume-rotte et en effet
elle porte là une petite lampe rouge dans la gueule; mais à
Presles, rouge se dit roudje et non rodje.
De sorte que l’origine et le nom restent des
inconnues.
Reportons-nous donc à Ch. Kairis, dans sa « Notice
historique sur la ville de Fosses» (1858), il donne une
explication de ce jeu qu’il appelle Limoche : “Le lundi de la
fête de Fosses, une troupe de jeunes gens, tambour en tête,
descend d’une colline voisine où se trouve le hameau du
Haut-Vent. Au milieu d’eux marche un homme recouvert d’une
serpillière, ce qui lui donne l’aspect d’un spectre; il est
conduit en laisse par deux compagnons. Auprès de lui marchent
deux autres satellites dont un porte une patte de poule dans un
sabot, l’autre un valet de pic. Cet espèce de spectre s’appelle
la Limoche. Il s’efforce de faire des contorsions les plus
ridicules qu’il se hâte de cesser lorsqu’on lui montre le valet
de pic. Pour couronner cette grotesque plaisanterie, on simule
d’abattre la Limoche à grands coups de gourdin au coin de chaque
rue. Cette mascarade représenterait un autodafé, un sorcier
conduit au supplice.

Vitrival 1958
La patte de poule, signe cabalistique,
désigne l’état du patient (un sorcier); le valet de pic n’est
autre chose que l’Evangile; dont la vue faisait prétendument
cesser les convulsions des possédés du démon et c’est
de là que viendrait le nom de Limoche, du mot wallon l’imauche
qui signifie image; enfin, le sabot implique le plat avec lequel un
prêtre recueillait les aumônes converties en œuvres pieuses
pour le malheureux supplicié.
Une exécution de ce genre fut pratiquée près de
la ville, dans une prairie appelée Pré Chaudée, et le souvenir
s’en est perpétué dans le peuple par cette burlesque
représentation . Une autre explication est la légende racontée
par Mme Boigelot : un valet de ferme indélicat avait été mis
dehors et, pour se venger, se cachait sous un drap de lit pour
aller détruire les meules de foin du fermier.
Mais cela ne dit pas pourquoi la Limodje est faite d’un
balai à deux pointes, donc une sorte de bête cornue simplifiée,
même avec un museau fait d’un ramon sans manche (et que
les comparses, le soir, tentent de réemmancher dans une autre
danse assez curieuse, qu’on retrouve à Orchimont et Vencimont
ainsi que...dans les Pyrénées orientales !)
Le doyen Crépin,
en 1930, contredit l’explication de Kairis, en se basant sur la
prononciation du mot avec un 0 court. Il le rapproche plutôt du
Doudou de Mons, ou de la Tarasque du Midi de la France (à
Tarascon). Il cite aussi un prospectus de Louis Destrée qui,
vers 1860, voulait éditer un petit journal régional hebdomadaire
qu’il aurait baptisé “La Limotche “. Et il en donnait une
explication: un Fossois aurait « avant César », tué une bête
malfaisante qui hantait la région.

Vitrival 1957
Elle se rattache ainsi à une vaste tradition basée
sur des « mascarades» d’animaux qui auraient été vaincus par
un homme. On peut lui trouver des similitudes avec le «
cheval-jupon », qu’on appelle « cheval-godin» dans la région de
Namur; mais à Wichelen, en Flandre, il gesticule tant qu’il
finit par tomber; relevé, il boîte et est soigné par un
forgeron; ou encore avec la chèvre de Biélorussie qui elle aussi
tombe sous les coups de son dompteur et ne se relève qu’après
une bonne rasade de vodka... Enfin, il y a cette évocation d’un
cycle mort-accouchement-résurrection qu’on retrouve dans
d’innombrables mascarades de la tradition européenne.
- Jean Romain -
VITRIVAL, MON VILLAGE
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